Le véganisme est souvent associé par ses adeptes à la préservation de l’environnement. Les végans seraient en quelque sorte des « super-écolos ». L’élevage étant présenté comme l’un des responsables des maux de notre planète, il serait dès lors temps d’y mettre fin.

 

Incontestablement, il est crucial d’adopter des comportements en adéquation avec l’urgence climatique. Certaines personnes se convertissent au véganisme dans l’optique de moins polluer. Si l’intention est louable, elle est fondée sur de fausses croyances. L’élevage est au contraire une des réponses nécessaires à la crise écologique, l’abolir ne ferait qu’aggraver le problème. En réalité, l’antispécisme, l’idéologie dont se nourrit le véganisme, et l’écologie, ne poursuivent pas le même but.

 

Antispécisme et écologie : un antagonisme profond.

Le Larousse définit l’écologisme comme une « position dominée par le souci de protéger la nature et l’homme lui-même contre les pollutions, altérations et destructions diverses issues de l’activité des sociétés industrielles ». L’écologie cherche à préserver l’équilibre naturel.

De son côté, l’antispécisme refuse toute hiérarchie entre les espèces et n’accepte pas la souffrance animale. Selon cette idéologie issue du monde anglo-saxon, le fait que les hommes élèvent et tuent des animaux pour s’en nourrir contribue à la souffrance animale. Il faut donc abolir l’élevage.

Tournons-nous vers les penseurs antispécistes pour saisir la différence profonde qui sépare antispécisme et écologisme. L’américain Tom Regan, auteur d’un classique de la littérature antispéciste, Les Droits des animaux, rappelle que

« l’antispécisme et l’écologie ne partagent pas les mêmes paradigmes fondamentaux, puisque l’écologie défend les écosystèmes, la communauté biotique et les végans défendent seulement des individus animaux, humains ou non »1.

Pour ne pas laisser de place au doute, plongeons-nous dans les Cahiers antispécistes, une revue fondée en 1991 qui fait autorité dans l’univers antispéciste francophone. Parmi les auteurs qui contribuent régulièrement aux Cahiers antispécistes, on retrouve les fondateurs de l’association L214, preuve de la considération dont jouit la revue dans la communauté végane.

Dans un article intitulé « Pourquoi je ne suis pas écologiste », David Olivier, le fondateur de la revue précise qu’il « n’accorde à l’environnement aucune valeur en soi », il ne voit « dans les « lois naturelles » aucun impératif – elles ne sont que des énoncés de situations plus ou moins modifiables. » Il ajoute :

« Je m’oppose aux écologistes parce que pour eux, le renard qui mange le lièvre c’est bien, tant que cela « préserve l’équilibre naturel », alors que moi, je vois la souffrance du lièvre ».

Le fait que les humains mangent de la viande ne constitue effectivement qu’une partie de la souffrance animale, la prédation dans la Nature engendre une souffrance bien plus importante. Par conséquent, les antispécistes ne contemplent pas la Nature avec émerveillement mais bien comme le territoire d’une souffrance permanente.

Certains penseurs antispécistes vont jusqu’à préconiser la castration pour les prédateurs et même les modifier génétiquement pour faire cesser la souffrance dans la Nature234.

 

Alors que l’écologisme défend l’équilibre naturel, l’antispécisme combat la souffrance. Cette différence n’est pas une nuance, c’est une opposition. Ecologisme et antispécisme reposent sur deux paradigmes antagonistes.

 

L’argument écologique en question.

Si l’antispécisme et l’écologisme sont si éloignés, alors pourquoi les adeptes du véganisme, qui « par rapport à l’antispécisme, relève davantage de la pratique »5 brandissent l’argument écologique pour justifier leur choix de vie et tenter de convertir les personnes récalcitrantes à leurs idées.

L’utilisation de chiffres interprétés de manière erronée (voir les articles L’élevage plus polluant que les transports, vraiment ? et Quelle quantité d’eau pour 1kg de viande ?) associée à une méconnaissance de l’importance écologique des prairies (voir les articles Pourquoi les prairies jouent un rôle écologique majeur ? et Pourquoi les végétaux ont besoin de l’élevage pour pousser ?) semble justifier cette croyance populaire qui fait du véganisme l’allié de l’écologisme. Et pourtant, il suffit de creuser un peu pour se rendre compte que le véganisme est loin d’être si écologique qu’on le dit. La fin de l’élevage n’est pas une réponse adéquate au problème environnemental.

Des ONG dont Greenpeace France et le WWF ne s’y trompe pas. Dans une tribune datée de janvier 2019, ils appellent les français à ne pas « se tromper d’ennemi et fustiger tous les élevages ».  « C’est bien pour sauver ce savoir-faire ancestral qu’est l’élevage, respectueux à la fois des paysans, des animaux et de leur environnement que nous devons aujourd’hui changer notre façon de consommer la viande ». « De nombreux éleveurs français entretiennent les paysages, maintiennent les haies et les prairies naturelles, permettent aux animaux un accès au plein air, protégeant ainsi la santé humaine, la biodiversité, les sols et l’eau ».

Sylvie Brunel, professeur de géographie à la Sorbonne, qui a travaillé au sein des ONG Médecins sans frontières et Action contre la faim, sensibilise également sur cette évidence : l’abandon de l’élevage « aurait des conséquences néfastes sur le plan environnemental »6.

Non, manger de la viande n’est pas mauvais pour le climat. Oui il faut apprendre à mieux en consommer. Oui il faut « sauver l’élevage durable français ».

Le véganisme en appelant à rompre avec les aliments d’origine animale induit un recours nécessaire à la technologie pour repenser le rapport à l’alimentation. Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder dans les rayons des supermarchés les aliments estampillés « veggie » : beaucoup sont des produits alimentaires industriels surtransformés (steak de soja, saucisse végétale…).

Les sommes investies par des milliardaires américains comme Bill Gates ou Jeff Bezos (Amazon) pour développer la viande in-vitro ne sont rassurantes ni pour la planète, ni pour nos papilles, encore moins pour notre santé alors que les agences de santé préconisent de se tourner vers une alimentation favorisant les produits peu transformés. Aller vers le tout technologique, le tout industriel, en se coupant des animaux et de l’élevage ne semble pas être une réponse raisonnable au réchauffement climatique.


1 Lettre ouverte aux mangeurs de viandes qui souhaitent le rester sans culpabiliser, Paul Ariès, éditions Larousse, p. 90
2 http://www.cahiers-antispecistes.org/limportance-de-la-souffrance-des-animaux-sauvages/?lang=fr
3 http://www.cahiers-antispecistes.org/sur-le-droit-a-la-vie-des-predateurs/?lang=fr 
4 http://www.cahiers-antispecistes.org/chapitre-5-comment-reduire-la-souffrance-des-animaux-sauvages/?lang=fr 
5 Vegan order, Marianne Celka, éditions Arkhé, p. 16
6 Plaidoyer pour nos agriculteurs, Sylvie Brunel, éditions Buchet Chastel, p. 89

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