Depuis quelques années, le courant de pensée antispéciste tente de bouleverser notre rapport aux animaux, réclamant notamment la fin de l’élevage. En mettant au cœur de cette relation uniquement les notions d’exploitation et de souffrance animale, cette idéologie fait l’impasse sur une réalité beaucoup plus complexe : élever c’est avant tout aider à donner la vie, protéger, nourrir. Au-delà de l’élevage, il est judicieux de prendre un peu de recul pour analyser nos relations avec les animaux dans leur diversité : animaux de compagnie, de rente et sauvages.

 

Un phénomène « animaux de compagnie ».

« Nos villes ressemblaient à une immense ferme au XIXe siècle. Les bêtes d’élevage vivaient jusqu’en centre-ville […]. Aujourd’hui, à l’inverse, nos villes ont été complètement nettoyées de toute présence animale.

Tout au long du XXe siècle, il y a eu une disparition de l’animal de l’espace public. Sa présence s’est en revanche accrue dans l’espace privé, même s’il ne s’agit pas du même type d’animal »1.

Cette analyse de Damien Baldin, professeur agrégé d’histoire, interroge notre lien aux animaux alors que 80% des français vivent en ville.

Cette mise à l’écart des animaux d’élevage accompagnée d’un phénomène d’urbanisation a coupé la population française « de ses racines paysannes et de la culture animalière correspondante »2 selon l’ethnologue et anthropologue Jean-Pierre Digard. Durant la même période, le nombre d’animaux de compagnie a augmenté : ils sont actuellement 63 millions en France. Dès lors, un nouveau phénomène est apparu : « considérer tous les animaux à l’aune des animaux de compagnie »3 avec une « propension à voir dans les animaux des individus, voire des personnes »4.

Le philosophe Francis Wolff fait le même constat :

« pour la première fois de l’histoire, les citadins de sociétés industrielles n’ont plus affaire quotidiennement qu’à des animaux qu’ils élèvent pour […] échanger caresses et affection avec leurs maîtres »5.

 

Une hiérarchie des animaux dans les sociétés

Pourtant, la situation des animaux n’a guère changé depuis la création de l’élevage il y a 10 000 ans. Jean-Pierre Digard rappelle ainsi que « dans toutes les sociétés, y compris dans la nôtre, on a toujours procédé à une hiérarchie des animaux » avec lesquels nous avons un « contrat moral » implicite. Nous distinguons effectivement les animaux selon qu’ils sont :
 

– Des animaux de compagnie avec lesquels nous avons une relation affective et bienveillante.
« Nous leurs donnons nourriture, amitié, protection, Ils nous donnent leur présence, leur amitié, parfois leur protection. Nous échangeons notre affection contre la leur. Nous n’avons pas le droit de trahir cette relation »6.

– Des animaux de rentes (ou animaux domestiques) avec lesquels nous entretenons une relation de travail.
« Élevés pour leurs produits et/ou leurs services »7. « Ils nous donnent leur viande, leur lait, leurs œufs, leur cuir, leur laine, etc., »8 en échange de quoi nous avons le devoir de les protéger des prédateurs et de bien les traiter selon les cinq conditions du bien-être animal (voir article sur le sujet).

– Des animaux sauvages avec lesquels avec lesquels nous n’avons pas ou peu de relations.
Nous devons leur garantir de ne pas être menacés par l’activité humaine pour préserver la biodiversité.

relation-hommes-animauxSi cette distinction animaux de rente/de compagnie/sauvages est reconnue dans toutes les sociétés, le phénomène « animaux de compagnie » évoquée précédemment brouille les lignes de démarcations. Dès lors, concentrons-nous sur les animaux de rente dont la proximité avec la population urbaine est devenue assez lointaine. Stanislas Kraland, journaliste et auteur du livre L’expérience alimentaire, illustre avec beaucoup d’humour cette distance mise avec ces animaux :

« J’avais bien aperçu des vaches brouter dans les champs, mais seulement de loin depuis le wagon bar du TGV Paris-Aix-en-Provence »9.

Cette citation peut prêter à sourire, elle sonne pourtant cruellement juste. Et si nous réintroduisions un peu de paysannerie en chacun de nous pour mieux saisir le lien qui unit les hommes et les animaux de rentes ?

 

Une relation de travail avec les animaux de rente

C’est la démarche qu’a effectuée Stanislas Kraland et qu’il partage dans son livre L’Expérience alimentaire. Il est allé à la rencontre d’éleveurs pour apprendre de ceux qui sont le mieux placés pour parler d’élevage. Après plusieurs immersions en territoire rural, il a découvert que « réduire l’élevage à la mort, […] c’est nier tout le reste et le reste, […] c’est tout simplement la vie »10. Loin des clichés de violence et de souffrance, il admet qu’il « n’y a pas de raison de croire que l’élevage ne soit pas capable de fournir une vie bonne à ces animaux »11. La bientraitance est effectivement au cœur du métier car elle conditionne non seulement la qualité de la viande mais également le bien-être de l’éleveur lui-même.

Enfin, cette rencontre avec le monde de l’élevage lui permet de saisir la véritable « relation de travail » qui unit les animaux de rentes et les éleveurs ; une coopération théorisée par la sociologue Jocelyne Porcher (qui elle aussi est une urbaine qui a découvert la ruralité). Elle considère que : « L’approche de la domestication sous le prisme de la domination tend à ignorer le fait que les relations entre humains et animaux sont essentiellement des relations de travail. Pour les paysans, les animaux sont d’abords des partenaires de travail »12. Elle ajoute que « cette relation agrandit notre monde, qui est plus riche en affect »13. Il s’agit d’un bénéfice réciproque : les éleveurs nourrissent les animaux et les protègent des prédateurs. « Dans un troupeau, la brebis est protégée par le berger, par les enclos »14. La relation qui lie les animaux de rente et les éleveurs donne de la valeur à la vie.

 

Pour s’en convaincre, le plus efficace reste encore d’aller voir de ses propres yeux la réalité du terrain. Un peu partout en France, les éleveurs permettent de découvrir leurs fermes lors d’opérations portes ouvertes. C’est le cas en Bretagne avec l’opération Breizh Agri Food par exemple. Aller à leur rencontre est une formidable opportunité pour ne plus regarder les vaches uniquement à travers « les fenêtres du wagon bar d’un TGV » et mieux apprécier ce qui nous lient aux animaux de rente : une relation forte, fondée sur le respect et différente de celle que nous entretenons avec les animaux de compagnie.


1 Histoire des animaux domestiques, XIXe-XXe siècles, Damien Baldin, édition Seuil, 2014
2 L’animalisme est un anti-humanisme, Jean-Pierre Digard, CNRS éditions p.19
3 Ibid, p.19
4 Ibid,
5 Trois utopies contemporaines, Francis Wolff, éditions Fayard, p. 80
6 Ibid, p. 108
7 L’animalisme est un anti-humanisme, Jean-Pierre Digard, CNRS éditions p.13
8 Trois utopies contemporaines, Francis Wolff, éditions Fayard, p. 109
9 L’expérience alimentaire, Stanislas Kraland, éditions Grasset p.83
10 Ibid, p.90
11 Ibid, p.98
12 Encore carnivores demain ?, Olivier Néron de Surgy, Jocelyne Porcher, éditions Quae, p. 35
13 Réponses à ceux qui veulent abolir l’élevage,La France Agricole, p. 32
14 Ibid,

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