« L’amour pour toutes les créatures vivantes est le plus noble attribut de l’homme » dixit Charles Darwin. Par cette phrase, le célèbre naturaliste anglais nous invite à respecter avec la plus haute considération l’ensemble du vivant… plantes comprises ! Souvent moquée, la question de savoir si les plantes ressentent la douleur mérite pourtant de s’y attarder, tant les découvertes scientifiques ne cessent d’ébranler nos certitudes.

 

Si Charles Darwin est entré dans l’histoire pour sa théorie de l’évolution, il est aussi l’un des premiers scientifiques à questionner l’apparente passivité des végétaux dans son ouvrage La faculté motrice des plantes qu’il publie avec son fils en 1880. Une œuvre avant-gardiste longtemps restée dans l’ombre avant d’entrevoir récemment la lumière. Depuis une vingtaine d’années, des scientifiques audacieux s’appuient effectivement sur les travaux réalisés par les Darwin père et fils pour dépoussiérer nos idées reçues et prouver grâce aux méthodes scientifiques actuelles que « les plantes sont loin de végéter »1 ! Notre ignorance du monde végétal apparaît en réalité profonde.

Père de la « neurobiologie végétale », l’italien Stefano Mancuso fait figure de fer de lance dans cette entreprise de déconstruction de nos habitudes de pensées. A ceux qui affirment que les plantes ne peuvent pas ressentir la douleur puisqu’elles ne possèdent pas de système nerveux, l’auteur du best-seller L’intelligence des plantes, rétorque que

« les plantes se nourrissent sans estomac, respirent sans poumons, se tiennent droites sans squelette, et prennent des décisions sans cerveau »2.

 

 

La science, révélatrice de la sensibilité végétale

Alors que nous pensions les plantes inertes et dépourvues d’intelligence, nous découvrons qu’elles possèdent l’équivalent de nos 5 sens (vue, ouïe, gout, odorat et toucher) mais aussi une multitude de sens que nous ne possédons pas comme la capacité à ressentir le magnétisme terrestre3 (quand nous avons besoin d’une boussole pour nous orienter). Quelques exemples pour éclairer ces propos :

Concernant la vue, tournons-nous vers une étude4 réalisée par deux chercheurs chiliens sur une vigne-vierge sud-américaine. Tel un caméléon, la Boquila trifoliota a l’étonnante capacité de prendre l’apparence de la plante sur laquelle elle grimpe. Afin d’éviter la prédation, elle imite à la perfection la forme, la couleur et la taille des feuilles de son hôte. Selon les deux scientifiques, cet art du camouflage indique que la vigne-vierge voit ce qui l’entoure. Ils émettent l’hypothèse qu’elle soit dotée d’un ocelle (un œil sensible à la lumière)5 comme c’est le cas chez certains animaux tel l’étoile de mer. Les recherches sont actuellement en cours pour tenter percer les mystères de cette plante étonnante.

Autre sens, autre exemple avec le « toucher ». Les plantes sentent le contact avec un corps étranger. Pour s’en convaincre, observons la Mimosa pudica. Vous savez, c’est cette plante qui referme ses feuilles lorsqu’on l’effleure. N’est-ce pas éloquent ? Sa réaction impulsée par une action électrique a été étudiée dès 1876 par le botaniste français Jean-Henri Fabre6.

Et que dire de la Dionée, cette plante croqueuse d’insectes. Facilement identifiable, ses feuilles ressemblent à une mâchoire aux dents acérées et se referment en une fraction de seconde une fois touchées. Charles Darwin, encore lui, fut le premier à s’y intéresser dans son ouvrage Les plantes insectivores7.

 

Les plantes réagissent aux attaques extérieures

Une étude récente publiée dans la très sérieuse revue Science permet de constater que les plantes réagissent aux agressions en déclenchant un système de défense similaire à celui qui existe chez les animaux quand bien même elles ne possèdent pas de système nerveux. Une fois la feuille croquée, des ions calcium se diffusent dans toute la plante pour la prévenir du danger et engager un plan de bataille pour se défendre qui inclut une communication avec ses voisines. Le mécanisme ici en jeu (information sur une agression / traitement de l’information / réaction de défense adaptée) est semblable à ce qu’engendre la douleur chez les animaux. S’il nous est encore difficile de comprendre une vie végétale si étrangère à la nôtre, cette réaction laisse à penser que les plantes ne sont pas non plus insensibles.

 

 

Des antilopes d’Afrique du Sud ont fait l’amère expérience de la capacité des végétaux à réagir aux agressions. En 1980, près de 3000 de ces animaux succombèrent mystérieusement dans un ranch où ils étaient élevés. Sans trace d’attaque ou de maladie apparente, on suspecta alors un empoisonnement. Après autopsie, les vétérinaires ont découvert que les antilopes avaient été intoxiquées par les feuilles d’acacia dont elles se nourrissaient en grande quantité. Une surconsommation d’acacia a poussé cet arbre à se défendre en augmentant le taux de tanin de ses feuilles, un poison présent en telle quantité qu’il fut mortel pour les animaux. Mieux, les scientifiques découvrirent que les acacias prévenaient leurs voisins du danger imminent en émettant un gaz transporté par le vent (de l’éthylène, une hormone de réponse au stress), leur permettant d’augmenter à leur tour leur quantité de tanin8 pour se préparer à l’attaque imminente. De là à parler d’intelligence végétale, il n’y a qu’un pas déjà franchi par certains scientifiques.

 

 

Un système nerveux végétal ?

L’une des définitions de l’intelligence donnée par le Larousse est « l’aptitude d’un être humain à s’adapter à une situation, à choisir des moyens d’action en fonction des circonstances ». Au vu des découvertes scientifiques, difficile de remettre en cause la capacité des plantes à s’adapter à leur environnement et à prendre des décisions pour agir en conséquence, même si nous avons du mal à concevoir et à accepter une forme d’intelligence sans système nerveux centralisé.

Des ébauches de réponses à cette absence se construisent. Ainsi, les biologistes František Baluška et Stefano Mancuso ont émis et testent actuellement l’hypothèse que ce soient les racines qui fassent office de cerveau pour les plantes9. D’autres, comme Anthony Trewavas, parlent de mémoire végétale10 pour justifier la présence d’un système nerveux propre aux végétaux. L’exemple des tournesols est sur ce sujet assez éloquent : le matin, leurs fleurs sont tournées vers l’est là où le soleil se lève, puis elles l’accompagnent tout au long de la journée jusqu’à l’ouest. La nuit, elles se repositionnent à l’est, ce qui laisse à penser que les tournesols se rappellent que le soleil va se lever à l’est11.

Dans le même logique, la scientifique australienne Monica Gagliano a établi que la Mimosa pudica (la plante dont les feuilles se referment lorsqu’on l’éffleure) est capable de mémoriser une expérience vécue12 : l’expérience consistait à soumettre cette plante à des chute libre de 15 cm. Alors qu’elle fermait ses feuilles lors des premières chutes, elle ne le faisait plus ensuite comme si la plante avait mémorisé qu’une simple chute n’était pas dangereuse pour son intégrité. Gagliano a même pu prouver que cette mémoire durait un mois !

 

Vers une reconnaissance d’un droit à la dignité des végétaux ?

Alors bien sûr, nous ne pouvons pas évoquer dans cet article toutes les découvertes scientifiques qui révolutionnent notre façon de concevoir la vie végétale. Des ouvrages de vulgarisation scientifique comme L’intelligence des plantes de Fleur Daugey le font d’une manière remarquable.

 

 

Comment rester insensibles à ces révélations ? Les lignes semblent de toute évidence bouger vers un respect accru des hommes envers les végétaux. En Suisse, la Commission fédérale d’éthique pour la biotechnologie dans le domaine non humain (CENH) qui est chargée de conseiller les autorités, appelle à reconnaître une « dignité aux plantes », évoquant notamment une question de respect des plantes « au nom de leur valeur morale ».

Une démarche similaire a lieu récemment en France puisqu’une Déclaration des droits de l’arbre a été proclamée à l’Assemblée Nationale par l’association A.R.B.R.E.S. Ce texte a notamment pour but d’inscrire le caractère d’être vivant et la sensibilité des arbres dans le Code civil.

Nous sommes probablement aux prémices d’une nouvelle manière de concevoir notre relation aux végétaux et même au « vivant » dans sa globalité où la différenciation entre le règne animal et le règne végétal n’aurait que peu de sens. Il en ressort que balayer d’un revers de la main la question de la douleur végétale semble être une attitude assez peu compréhensive à l’égard du vivant qui nous entoure. Face à notre ignorance, faire preuve de modestie, de respect et de gratitude pour le monde végétal est probablement souhaitable.


1 L’intelligence des plantes, Fleur Daugey, éditions Ulmer, p.31
2 Mancuso, S., Viola, A. 2015. Brilliant green : The surprising history and science of plant intelligence. Island Press.
3 Maffei, M.E. 2014. Magnetic field effects on plant growth, development, and evolution. Frontiers in plant science, 5 
4 Gianoli, E. Carrasco-Urra, F. 2014. Leaf mimicry in a climbing plant protects against herbivory. Current Biology, 24 (9), 984-987
5 Gianoli, E. 2017. Eyes in the chameleon vine ?. Trends in Plant Science, 22 (1), 4-5
6 La Plante : Leçons à mon fils sur la botanique. Fabre, J.-H., éditions Privat, 2005
7 Les plantes insectivores. Darwin, C. 1877. C. Reinwald et Cie.
8 https://www.lemonde.fr/sciences/article/2016/02/29/les-plantes-ces-grandes-communicantes_4873936_1650684.html
9 Root apices as plant command centres : the unique « brain-like » status of the root apex transition zone. Baluška, F., Mancuso, S., Volkmann, D.,Barlow, P.2004. Biologia, 59 (Suppl 13), 7-19
10 Plant behaviour and intelligence, Trewavas, A. 2014. OUP Oxford
11 Smart plants : Memory abd communication without brains. Leopold, AC 2014. Plant signaling & behavior, 9 (10).
12 Experience teaches plants to learn faster and forget slower in environments where it matters. Gagliano, M., retnton, M., Depczynski, M. et al. 2014. Oecologia, 175 (1), 63-72

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