C’est à la fois une relation de fascination, de prédation, de protection, d’échange et de coopération. C’est l’histoire d’une relation complexe qui a notamment permis à l’Homme de se construire à travers le temps. Elle mérite qu’on s’y attarde pour tenter d’en saisir les grandes lignes et mieux appréhender les questionnements actuels liés à notre rapport aux animaux.

 

L’alimentation de l’Homme préhistorique.

Notre voyage à travers le temps commence il y a 4,2 millions d’année à l’époque où notre ancêtre s’appelle l’australopithèque. Marylène Patou-Mathis est préhistorienne et directrice de recherche au CNRS, rattachée au Département Préhistoire du Muséum National d’Histoire Naturelle. Son expertise nous permet d’apprendre qu’il existait « plusieurs espèces d’australopithèques, certaines étaient strictement végétariennes, d’autres consommaient des protéines animales, principalement sous la forme d’insectes.

Les australopithèques végétariens ont disparu, mais ceux qui sont sur notre lignée étaient omnivores ».

Homo habilis qui a vécu entre 2,6 et 1,5 millions d’années est lui aussi omnivore : il consomme « de plus en plus de protéines animales, mais celles-ci proviennent de mammifères et plus uniquement d’insectes ». On parle alors de consommation opportuniste puisqu’ Homo habilis « pratiquait le charognage et chassait des petites mammifères tels que le lapin ».

En parallèle, une adaptation biologique (dentition, capacité cérébrale) à la prédation est relaté par les scientifiques, notamment par Jean-Jacques Hublin1, paléoanthropologue et professeur au Collège de France. Cette adaptation biologique a permis à nos ancêtres de prendre un premier virage important : la chasse.

 

La prédation et le développement du cerveau humain.

Ce moment clé a lieu il y a environ 1,9 millions d’années quand Homo erectus substitue la chasse au charognage. S’étant sans doute aperçu que la viande constituait une incroyable source d’énergie, nos ancêtres ont développé tout un système de prédation en perfectionnant les techniques de traque. Logiquement, la consommation de viande croit de manière exponentielle. Ainsi, Marylène Patou-Mathis révèle que « les analyses biogéochimiques montrent que l’apport carné était (chez Homo erectus) extrêmement important, parfois aussi élevé que chez les loups ! ». Et le cerveau dans tout ça ? Selon la préhistorienne :

« Il y a incontestablement une corrélation entre l’enrichissement de la nourriture en aliments carnés et le développement du cerveau »

alimentation-hommes-préhistoire

Toutefois, comme avec l’œuf et la poule, personne n’est en capacité de dire si c’est la consommation de viande qui a permit au cerveau de se développer ou bien l’inverse.

L’autre fait majeur constaté, c’est que « la chasse a eu des conséquences sociales très importantes ». « On chasse à plusieurs, après s’être accordés sur des moyens et sur des stratégies ; on partage les tâches et l’on partage la proie »2. La chasse est « bien plus collective que la cueillette »3. Enfin, outre la viande, la chasse nous fournit en « peaux pour se vêtir et graisse pour se protéger du froid ; os, bois, cornes, tendons et ligaments pour fabriquer des outils »4.

Par ailleurs, si la viande a sans doute bâti l’homme social, elle a probablement forgé l’homme culturel. L’invention du feu vers 500 000 ans avant JC révolutionne en effet la préparation de la chair animale qui est désormais cuite et assaisonnée : la cuisine, symbole culturel par excellence apparaît.

 

L’avènement de la domestication.

Faisons maintenant un bond en avant pour s’arrêter il y a 15 000 ans environ. C’est à cette date que remontent les premiers indices de domestication. Une véritable coopération entre certains animaux et les hommes prend alors forme.

A votre avis, quels animaux se sont laissés domestiqués en premier ? Réponse : les loups !

Olivier Néron de Surgy et Jocelyne Porcher, auteurs de Encore omnivore demain ? soulignent en effet, que les loups étaient nos plus féroces concurrents mais que « des prémices de collaboration ont pu apparaître […] comme dans le partage des carcasses »5.  Puis « les loups les plus dociles se sont laissés approcher puis apprivoiser »6, devenant ainsi des alliés pour la chasse et la garde puis nos meilleurs amis.

Une autre espèce que nous connaissons bien s’est laissée amadouer par l’homme pour ne plus jamais le quitter : le chat ! Ce petit animal s’est rapproché de nous lorsqu’il s’est aperçu que les souris appréciaient les stocks de végétaux constitués par nos ancêtres. Ces derniers voyaient les félins d’un bon œil, en bons protecteurs de denrées alimentaires qu’ils étaient.

 

Du statut de chasseur-cueilleur à celui d’agriculteur-éleveur.

Ce bouleversement dans l’histoire de l’Humanité a lieu il y a environ 10 000 ans. L’élevage d’aurochs (l’ancêtre de tous les bovins) apparaît ainsi à cette époque au Proche-Orient7. Puis, vient l’élevage des caprins, bovins, ovins et porcins qui aurait débuté vers 8500 avant J-C, toujours au Proche-Orient. « Le porc aurait été domestiqué en Chine et au Proche-Orient à la même époque. La poule a été domestiquée en Asie du Sud-Est. L’aquaculture serait quant à elle apparue en Égypte et en Chine 4 000 ans avant JC »8.

Un peu partout dans le monde, l’homme domestique ainsi différentes espèces animales pour leur lait, leur viande, leurs œufs, leurs bouses (utiles comme combustible et comme fertilisant) ou encore leur force de travail. Cependant, « la première rationalité de l’élevage, avant d’être économique ou productive est en premier lieu relationnelle »9 rappelle la sociologue Jocelyne Porcher. La « recherche mutuelle de compagnie »10 peut ainsi apparaître comme l’un des fondements de l’élevage.

Cette relation n’est effectivement pas univoque : rappelons ainsi par exemple qu’il n’y a pas si longtemps, certains animaux domestiques nous permettaient par la chaleur de leurs corps et la promiscuité de se chauffer en hiver. En échange leur domestication leur a permis d’être protégé des prédateurs, d’être nourri et soigné.

Impossible donc de concevoir l’Humanité sans placer les animaux en son centre. Cette relation a bel et bien fondé l’homme moderne.


1 Il est également Directeur du département Évolution de l’homme de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste à Leipzig. Retrouvez ses cours du Collège de France.
2 Encore carnivores demain ? Olivier Néron de Surgy, Jocelyne Porcher, éditions Quae, p. 24
3 Ibid
4 Ibid, p. 25
5 Ibid, p. 29
6 Ibid,
7 Ibid, p. 31
8 http://www.inra.fr/Grand-public/Genetique/Tous-les-dossiers/Selection-animale-Comment.-Pourquoi.-Par-qui/Histoire-de-l-elevage/(key)/0
9 Vivre avec les animaux : Une utopie pour le XXIe siècle, Jocelyne Porcher, éditions la Découverte, 2011
10 Encore carnivores demain ? Olivier Néron de Surgy, Jocelyne Porcher, éditions Quae, p. 31

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